L’intelligence artificielle générative s’est installée dans nos outils de travail avec une rapidité que peu d’entre nous auraient anticipée. Dans les directions informatiques comme dans les directions métiers, elle s’invite désormais dans la rédaction des documents, la préparation des ateliers, l’analyse des données, la génération de scénarios de tests ou encore la structuration d’exigences fonctionnelles.
Faut-il y voir une menace pour le métier de Business Analyst ? Une évolution naturelle de nos pratiques ? Ou simplement une étape supplémentaire dans l’histoire des outils qui transforment notre façon de travailler ?
Cet article n’a pas vocation à trancher. Il ne s’agit ni d’un manifeste technophile, ni d’un discours alarmiste. Il s’agit d’un billet d’opinion, écrit début 2026, qui propose une lecture personnelle du moment que nous traversons. Les décisions que prennent aujourd’hui les entreprises concernant l’IA sont humaines, situées, parfois opportunes, parfois mimétiques. Elles ne constituent pas une vérité universelle. Elles traduisent un état du marché à un instant donné. C’est précisément cet instant que je propose d’observer ici, avec nuance et lucidité.
Depuis deux ans, les outils d’intelligence artificielle générative ont progressivement trouvé leur place dans nos environnements professionnels. Les développeurs utilisent des assistants pour générer du code ou corriger des anomalies. Les testeurs s’appuient sur des propositions automatiques de scénarios de tests. Les chefs de projet exploitent des outils capables de synthétiser des comptes rendus ou de produire des tableaux de suivi. Les juristes, les responsables marketing, les consultants et les équipes financières intègrent eux aussi ces technologies dans leurs pratiques quotidiennes.
La Business Analyse n’est donc ni isolée ni spécifiquement ciblée. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de transformation du travail intellectuel.
Pour celles et ceux qui découvrent le métier ou envisagent une reconversion, il peut être utile de revenir aux fondamentaux de la discipline, notamment à travers cette introduction à la Business Analyse.
La question n’est pas de savoir quel métier serait “épargné” par l’IA. Il est difficile d’en identifier un seul qui ne soit pas concerné. La véritable question est plutôt la suivante : comment chaque profession évolue-t-elle dans un environnement où la production d’information peut être partiellement automatisée ?
En tant que Business Analysts, nous travaillons précisément avec l’information. Nous la collectons, nous la structurons, nous l’analysons, nous la traduisons en exigences, en règles de gestion, en processus, en modèles fonctionnels. Nous produisons des dossiers de cadrage, des analyses d’opportunité, des spécifications fonctionnelles générales ou détaillées, des matrices de traçabilité, des scénarios de tests métiers.
Ces livrables structurent les projets et sécurisent les décisions. Leur rôle est détaillé dans cet article consacré aux livrables essentiels du Business Analyst en 2026.
À première vue, il n’est donc pas surprenant que l’émergence d’outils capables de générer du texte structuré et de proposer des synthèses rapides suscite des interrogations légitimes.
Lorsque l’on parle de l’impact de l’intelligence artificielle générative sur la Business Analyse, il est essentiel d’élargir immédiatement le cadre. La BA n’est pas un cas isolé. Elle n’est ni plus exposée, ni plus protégée que d’autres professions.
Dans les équipes de développement, les assistants de génération de code sont désormais courants. Les équipes de tests disposent d’outils capables de générer automatiquement des scénarios à partir d’exigences décrites en langage naturel. Les chefs de projet utilisent des fonctionnalités de synthèse automatique pour produire des comptes rendus. Les designers bénéficient de générateurs de maquettes.
En dehors du périmètre strictement informatique, le mouvement est tout aussi visible.
Il serait donc inexact de présenter la Business Analyse comme une profession soudainement menacée par une innovation ciblée. Ce que nous observons relève d’une transformation plus globale du rapport au travail intellectuel.
Cette transformation ne signifie pas disparition. Elle signifie déplacement de la valeur.
Si l’on observe objectivement les capacités actuelles des outils d’intelligence artificielle générative, il est difficile de nier qu’elles recoupent une partie significative de nos activités quotidiennes.
À partir d’un besoin exprimé, un outil génératif est capable de proposer un premier jet de dossier de cadrage, de spécifications fonctionnelles, de règles de gestion ou même de scénarios de tests métiers.
Il peut organiser un texte selon un plan logique, reformuler une exigence, décliner une règle de gestion en variantes.
Mais ce que l’outil produit est un brouillon plausible. Il ne connaît ni l’architecture réelle de votre système d’information, ni les contraintes réglementaires spécifiques de votre secteur.
Les outils génératifs savent produire des critères d’acceptation structurés en syntaxe Given / When / Then, conformément aux standards décrits par Cucumber.
Ils peuvent également proposer des formulations proches des bonnes pratiques agiles détaillées par Mountain Goat Software.
La forme peut être correcte.
La pertinence métier reste à vérifier.
Un assistant peut générer :
une liste de questions ouvertes,
une trame d’ordre du jour,
une matrice SWOT standard.
Mais l’élicitation ne consiste pas uniquement à poser des questions.
Les erreurs classiques lors du recueil des besoins restent profondément humaines, comme détaillé dans cet article sur réussir une séance de recueil des besoins.
L’outil structure.
Le Business Analyst écoute, reformule, confronte, clarifie.
Un outil peut proposer une matrice SWOT générique.
Il ne perçoit pas les jeux d’influence entre directions.
L’IA peut reformuler un besoin.
Elle ne distingue pas nécessairement un besoin réel d’une solution prématurément exprimée.
Les biais cognitifs, notamment en situation d’élicitation, constituent un risque constant — amplifié si l’on valide sans esprit critique un contenu généré automatiquement.
Dans de nombreux projets, il ne s’agit pas seulement d’identifier une solution faisable, mais de choisir entre plusieurs options imparfaites.
Or, comme expliqué dans cet article sur le fait que les décisions en projet ne sont jamais 100 % rationnelles.
Les arbitrages intègrent des dimensions organisationnelles, politiques et émotionnelles.
L’IA peut structurer un tableau comparatif.
Elle ne porte pas la responsabilité du choix.
Elle ne comprend pas la culture implicite d’une organisation.
Elle ne perçoit pas qu’un acteur valide par contrainte.
Elle ne mesure pas l’impact stratégique d’une décision.
L’IIBA rappelle d’ailleurs que l’IA constitue un outil d’assistance et que la responsabilité analytique demeure humaine.
La génération automatique ne remplace pas le discernement professionnel.
Les décisions d’intégration massive de l’IA dans certaines organisations ne constituent pas des lois universelles. Elles traduisent des arbitrages stratégiques à un moment donné.
Il serait excessif de conclure, à partir de certaines annonces, que la Business Analyse serait vouée à disparaître.
Le marché du travail évolue.
Il ne se fige pas.
Face à ces évolutions, certains s’interrogent : est-il raisonnable de s’orienter vers la Business Analyse ?
La réponse ne dépend pas d’une prétendue immunité face à l’IA.
Elle dépend de la nature profonde du métier.
Comme détaillé dans cet article sur devenir Business Analyst sans compétences techniques.
Le cœur du rôle réside dans l’analyse, la structuration et la compréhension organisationnelle.
Ces dimensions ne disparaissent pas. Elles deviennent plus exigeantes.
Début 2026, les outils d’intelligence artificielle générative savent produire des brouillons de spécifications, structurer des exigences, proposer des scénarios de tests et résumer des comptes rendus.
Ils peuvent assister une partie du travail formel du Business Analyst.
Mais ils ne comprennent pas le contexte organisationnel. Ils ne gèrent pas les dynamiques humaines. Ils n’assument pas la responsabilité d’un arbitrage.
La Business Analyse ne disparaît pas. Elle évolue.
Dans un monde où la production formelle devient plus rapide, la valeur se déplace vers la compréhension, la cohérence et la responsabilité.
La compétence ne perd pas de valeur. Elle devient plus stratégique.